Voies maritimes, voies aériennes. Des sœurs connectées prennent la route transpolaire (1851-1983)



Le 29 août 1958, Mères Saint Emmanuel Tatsumi et Sainte Cécile Takamine, de la communauté de Tokyo, rentrent chez elles après un voyage en France. Elles découvrent une nouvelle voie aérienne, celle de la « route polaire » avec une escale en Alaska. D’apparence anecdotique, cet événement témoigne des progrès spectaculaires de l’aviation, qui bouleverse le rapport des sœurs au temps et aux distances.


De longues traversées maritimes

Quand l’Institut devient missionnaire en 1851, les déplacements vers l’Extrême-Orient relèvent encore de l’épopée. Malgré les progrès de la Révolution industrielle, les trajets restent longs et éprouvants. En 1852, Mère Sainte Mathilde Raclot et ses compagnes mettent 39 jours pour aller de Southampton à Singapour. Le bateau reste le principal moyen de transport pour aller en Asie, bien que certaines sœurs aient expérimenté d’autres possibilités : en 1913, Sœur Teresa O’Donoghue se rend au Japon par le transsibérien (puis le bateau), malgré un confort sommaire et un trajet hasardeux. Les sœurs missionnaires ne faisaient généralement ce long voyage qu’une seule fois : devenir missionnaire signifiait alors partir pour toujours.

Les visites canoniques des Supérieures générales ou de leurs représentantes s’étalent sur des semaines pour visiter toutes les communautés et compenser l’effort du voyage. C’est entre 1895 et 1896 qu’a lieu la première visite des Missions d’Asie, qui est alors un événement exceptionnel. Mère Saint Henri Deruelle, conseillère et économe générale, représente alors la Supérieure générale, dont l’âge avancé ne permet pas une telle expédition.
Cette expérience, comme les liens directs noués avec les sœurs missionnaires, lui ont très certainement été utiles lorsqu’elle devint à son tour Supérieure générale de 1901 à 1913.



Note sur le départ de Mère Saint Henri, accompagnée d'autres soeurs (1895 archives des soeurs de l'EJNB, 1M41/13)

Rallier l’Europe et l’Asie

Ces mouvements entre la Maison-mère et l’Asie demeuraient occasionnels jusqu’aux années 1940, et ne concernaient que les mères du Conseil général, ainsi que les Supérieures des Missions. Ces dernières pouvaient être appelées à voyager en France, comme à l’occasion d’un chapitre général. Ces voyages permettaient alors de rendre compte de vive voix des Missions à la Supérieure générale, et de recevoir d’elle conseils et indications.

En 1939, la Supérieure générale, Mère Sainte Berthe Bourgoing, opte pour un chemin original, certainement dicté par l’instabilité politique de l’Europe. Pour atteindre le Japon, elle traverse l’Atlantique en bateau pour arriver au Canada, qu’elle parcourt ensuite en train pour reprendre le bateau vers Yokohama. En 1946, à 70 ans, elle découvre l’avion. Malgré un confort sommaire, elle salue la rapidité de ce nouveau moyen de transport. Cependant, les moyens techniques ne permettent pas de faire des vols long courrier. Ainsi, pour son voyage en Asie entre 1946 et 1947, Mère Sainte Berthe prend le bateau de Marseille à Singapour (25 jours), puis l’avion de Singapour à Tokyo. Au retour, elle réalise le même itinéraire, en passant par Southampton.


Carte peinte pour le voyage de Mère Sainte Berthe Bourgoing (1946, archives des soeurs de l'EJNB, 1M41/19)

L’essor des vols transcontinentaux

Mère Saint Jean Desmet, élue Supérieure générale en 1950, incarne la transition vers l’aviation. En 1951 et 1952, elle réalise un voyage de plusieurs mois durant lequel elle visite les communautés en Amérique et en Asie. Son itinéraire alterne entre bateau, avion et train.

C’est en 1955 qu’elle réalise son premier voyage intégralement en avion, pour se rendre au Japon. En 1952, Air France avait ouvert une liaison Paris-Tokyo ralliant les deux capitales en 51 heures avec trois escales.

Cependant, le voyage de Mère Saint Jean est jalonné de nombreuses escales : Milan, Rome, Le Caire, Bahreïn, Karachi, Calcutta, Bangkok, Hong-Kong, Okinawa. Quatre jours lui sont nécessaires pour arriver à destination, bien loin des 32 jours de bateau pour rallier Marseille de Yokohama. Malgré l’essor de l’aviation, le bateau reste un moyen de transport toujours sollicité, de même que la poste maritime.



Mère Saint Jean Desmet (vers 1950, archives des soeurs de l'EJNB, 402/11)

Avion de la British Overseas Airway Corporation (BOAC) (années 1950, archives des soeurs de l'EJNB, 1M41/20)


Anchorage, plaque tournante de l’aviation

Avec l’essor du tourisme international, les compagnies aériennes cherchent à réduire les temps de vol et à créer de nouvelles routes aériennes. Cependant, en pleine guerre froide, tous les espaces aériens ne sont pas accessibles. Des routes aériennes sont alors créées en passant par l’ouest, et Anchorage devint un véritable carrefour pour se rendre à l’est de l’Asie. Pour le Japon, la « route polaire » est inaugurée par Air France le 10 avril 1958, avec une unique escale à Anchorage ; plus courte de 3000 kilomètres, elle réduit le voyage à « seulement » trente heures.

Le 29 août 1958, Mères Saint Emmanuel Tatsumi et Sainte Cécile Takamine sont les premières sœurs de la congrégation à emprunter cette route. Leur escale à Anchorage est immortalisée par une carte postale envoyée à la Supérieure générale, écrite en français par Mère Saint Emmanuel.

Leur récit, publié dans le Sint Unum, témoigne de cette aventure et de son caractère novateur.



Mères Sainte Cécile Takamine et Saint Emmanuel Tatsumi (années 1950, archives des soeurs de l'EJNB, 406/9)

Recto de la carte postale envoyée par Mères Saint Emmanuel et Sainte Cécile depuis Anchorage (1958, archives des soeurs de l'EJNB, 4M7/2)

Verso de la carte postale

En 1960, Mère Saint Jean suit leurs traces pour son troisième voyage en Asie. Après dix heures de vol, elle atterrit à Anchorage, mais une déconvenue l’attend : le deuxième avion, déjà en retard, n’a pas assez de carburant. Il doit se poser à l’aéroport militaire de Mikawa pour faire le plein avant d’atterrir à Tokyo.
Au retour, elle privilégie un autre itinéraire, partant de Bangkok et fit plusieurs escales avant de se rendre en pèlerinage en Terre Sainte.



Sint Unum relatant le vol transpolaire de Mères Sainte Cécile et Saint Emmanuel (1958, archives des soeurs de l'EJNB, 1P1/7)


Des sœurs toujours plus connectées

En l’espace d’une dizaine d’années, il devient possible de rallier confortablement l’autre bout du monde en seulement une journée. Ce nouveau rapport au temps et aux distances, couplé à la démocratisation de l’aviation, permet une mobilité accrue des sœurs, et plus seulement des Supérieures. Ces dernières deviennent plus accessibles, facilitant les contacts et les échanges au sein de la congrégation. L’échange des lettres et des objets est également favorisé grâce au développement de la poste aérienne. L’aviation concourt alors à l’expansion de l’Institut, qui fonde de nouvelles communautés en Asie, en Amérique, en Afrique et en Océanie. Les destinations des Supérieures se diversifient, de même que leurs itinéraires.
Lorsque la successeure de Mère Saint Jean, Mère Saint Justin Deleuze, se rend en voyage en 1966, elle visite d’abord la Californie. 14 heures de vol sont nécessaires entre Paris et San Francisco (contre en moyenne 11h30 aujourd’hui), suivies de deux jours de visite des communautés. Elle reprend l’avion vers le Japon, avec une escale à Hawaï.

Mère Saint Justin Deleuze arrivant à l'aéroport de Tokyo-Haneda (1966, archives des soeurs de l'EJNB, n°425/5)

Mère Marie del Rosario Brandoly, Supérieure générale de 1971 à 1983, voyage davantage et visite les nouvelles communautés qui se fondent en Australie et en Amérique du Sud. Rien n’indique que ces deux Supérieures aient pris la route d’Anchorage, qui disparaît à la fin des années 1980. La fin de la guerre froide, comme les progrès techniques, l’ont rendue obsolète. Désormais, l’essor de l’aviation, conjuguée à l’arrivée des nouvelles télécommunications, font de la congrégation un vaste réseau inter-connecté.

Mère Marie del Rosario Brandoly à l'aéroport de Lima (1972, archives des soeurs de l'EJNB, n°404)


Pour en savoir plus...

Sitographie

Air France. "De Paris à Tokyo depuis 65 ans", 2017 [https://corporate.airfrance.com/fr/actualites/de-paris-tokyo-depuis-65-ans
Berliner Jeff. "Glanost, Boeing hurt Anchorage". UPI (archives), 1988. [https://www.upi.com/Archives/1988/04/24/Glasnost-Boeing-hurt-Anchorage/3020577857600/]
Frenchlines. L'épopée des messageries maritimes : l'Orient pour horizon", exposition virtuelle. [https://www.frenchlines.com/expositions/expositions-virtuelles/lepopee-des-messageries-maritimes-lorient-pour-horizon/#1447425045993-d11888b8-4896]
HistoriaPhil. "Sarre 1958 vol inaugural transpolaire AirFrance Paris Anchorage Tokyo", vente en ligne. [https://www.historiaphil.com/boutique/fr/histoire-de-l-aviation/10001-sarre-1958-vol-inaugural-transpolaire-air-france-paris-anchorage-tokyo-af58-p2-type-2-3000000033302.html]

Article rédigé par Anaëlle Herrewyn, archiviste des sœurs de l'Enfant Jésus - Nicolas Barré