Une escale en Alaska. Les sœurs de l’EJNB à l’ère de l’aviation (1946-1983)



Le 29 août 1958, Mères Saint Emmanuel Tatsumi et Sainte Cécile Takamine, de la communauté de Tokyo, reviennent d’un voyage en France. Leur avion fait escale à Anchorage, en Alaska. Elles font alors partie des premières à emprunter cette nouvelle route aérienne transpolaire, à une époque de constante innovation dans le domaine de l’aviation civile. Cet événement illustre la place centrale des transports pour une congrégation missionnaire comme celle des sœurs de l’Enfant-Jésus – Nicolas Barré.


La révolution des distances

Quand l’Institut devient missionnaire en 1851, les déplacements vers l’Extrême-Orient relèvent encore de l’épopée. Malgré les progrès de la Révolution industrielle, les trajets restent longs et éprouvants. En 1852, Mère Sainte Mathilde Raclot et ses compagnes mettent 39 jours pour aller de Southampton à Singapour. Les visites canoniques des Supérieures générales ou de leurs représentantes, espacées de plusieurs années, s’étalent sur des semaines pour visiter toutes les communautés et compenser l’effort du voyage.

En 1939, la Supérieure générale, Mère Sainte Berthe Bourgoing, dut traverser l’Atlantique en bateau pour arriver au Canada, qu’elle parcourt ensuite en train pour reprendre le bateau vers Yokohama. En 1946, à 70 ans, elle découvre l’avion. Malgré un confort sommaire, elle salue la rapidité de ce nouveau moyen de transport. Cependant, les moyens techniques ne permettent pas de faire des vols long courrier. Ainsi, pour son voyage en Asie entre 1946 et 1947, Mère Sainte Berthe prend le bateau de Marseille à Singapour (25 jours), puis l’avion de Singapour à Tokyo. Au retour, elle fait le même itinéraire, en passant par Southampton.


Carte dessinée pour le voyage de Mère Sainte Berthe Bourgoing (1946, archives des soeurs de l'EJNB, 1M41/19)

L’essor des vols transcontinentaux

Mère Saint Jean Desmet, élue Supérieure générale en 1950, incarne la transition vers l’aviation. En 1951 et 1952, elle réalise un voyage de plusieurs mois pendant lequel elle visite les communautés hors d’Europe, notamment la nouvelle fondation en Californie, ainsi que la Malaisie qui fête son centenaire. Son itinéraire alterne entre bateau, avion et train.

C’est en 1955 qu’elle réalise son premier voyage intégralement en avion, pour se rendre au Japon. En 1952, Air France avait ouvert une liaison Paris-Tokyo ralliant les deux capitales en 51 heures avec trois escales. Cependant, le voyage de Mère Saint Jean est jalonné de nombreuses escales : Milan, Rome, Le Caire, Bahreïn, Karachi, Calcutta, Bangkok, Hong-Kong, Okinawa. Il lui faut quatre jours pour arriver à destination.

Dans un même temps, les sœurs profitent de l’essor de la poste aérienne, qui facilite la communication entre les différentes provinces.Le bateau reste un moyen de transport toujours sollicité, de même que la poste maritime. Il faut toutefois encore compter 32 jours pour rallier Marseille et Yokohama.



Mère Saint Jean Desmet (vers 1950, archives des soeurs de l'EJNB, 406/9)

Avion de la British Overseas Airway Corporation (BOAC) (années 1950, archives des soeurs de l'EJNB, 1M41/20)


Anchorage, plaque tournante de l’aviation

Avec l’essor du tourisme international, les compagnies aériennes cherchent à réduire les temps de vol et à créer de nouvelles routes aériennes. Cependant, en pleine guerre froide, tous les espaces aériens ne sont pas accessibles. Des routes aériennes sont alors créées en passant par l’ouest, et Anchorage devint un véritable carrefour pour se rendre à l’est de l’Asie. Pour le Japon, la « route polaire » est inaugurée par Air France le 10 avril 1958, avec une unique escale à Anchorage ; plus courte de 3000 kilomètres, elle réduit le voyage à « seulement » trente heures.

Le 29 août 1958, Mères Saint Emmanuel Tatsumi et Sainte Cécile Takamine sont les premières sœurs de la congrégation à emprunter cette route. Leur escale à Anchorage est immortalisée par une carte postale envoyée à la Supérieure générale, écrite en français par Mère Saint Emmanuel.

Leur récit, publié dans le Sint Unum, témoigne de cette aventure et de son caractère novateur.



Mères Sainte Cécile Takamine et Saint Emmanuel Tatsumi (années 1950, archives des soeurs de l'EJNB, 406/9)

Recto de la carte postale envoyée par Mères Saint Emmanuel et Sainte Cécile depuis Anchorage (1958, archives des soeurs de l'EJNB, 4M7/2)

Verso de la carte postale

En 1960, Mère Saint Jean suit leurs traces pour son troisième voyage en Asie. Après dix heures de vol, elle atterrit à Anchorage, mais une déconvenue l’attend : le deuxième avion, déjà en retard, n’a pas assez de carburant. Il doit se poser à l’aéroport militaire de Mikawa pour faire le plein avant d’atterrir à Tokyo.

Au retour, elle privilégie un autre itinéraire, partant de Bangkok et fit plusieurs escales avant de se rendre en pèlerinage en Terre Sainte.



Sint Unum relatant le vol transpolaire de Mères Sainte Cécile et Saint Emmanuel (1958, archives des soeurs de l'EJNB, 1P1/7)


Des nouvelles routes aériennes

Depuis les années 1950, l’Institut connaît une nouvelle période d’expansion, avec des nouvelles fondations en Asie, en Amérique, en Afrique et en Océanie. Le développement de l’aviation permit alors de réduire les distances entre les provinces et une mobilité accrue des sœurs. Lorsque la successeure de Mère Saint Jean, Mère Saint Justin Deleuze, se rend en voyage en 1966, prendre l’avion n’est plus aussi exceptionnel. Pour atteindre le Japon, Mère Saint Justin ne passe pas par l’Alaska mais par la Californie : 14 heures de vol entre Paris et San Francisco, deux jours de visite des communautés, puis une escale à Honolulu avant d’atterrir à Tokyo.

Mère Saint Justin Deleuze arrivant à l'aéroport de Tokyo-Haneda (1966, archives des soeurs de l'EJNB, n°425/5)

Mère Marie del Rosario Brandoly, Supérieure générale de 1971 à 1983, voyage davantage, sans vraisemblablement prendre la route d’Anchorage. La fin de la guerre froide et les progrès techniques lui firent perdre de son intérêt, et les liaisons vers l’Asie par Anchorage ferment à la fin des années 1980.

Mère Marie del Rosario Brandoly à l'aéroport de Lima (1972, archives des soeurs de l'EJNB, n°404)


Pour en savoir plus...

Sitographie

Air France. "De Paris à Tokyo depuis 65 ans", 2017 [https://corporate.airfrance.com/fr/actualites/de-paris-tokyo-depuis-65-ans Berliner Jeff. "Glanost, Boeing hurt Anchorage". UPI (archives), 1988. [https://www.upi.com/Archives/1988/04/24/Glasnost-Boeing-hurt-Anchorage/3020577857600/] Frenchlines. L'épopée des messageries maritimes : l'Orient pour horizon", exposition virtuelle. [https://www.frenchlines.com/expositions/expositions-virtuelles/lepopee-des-messageries-maritimes-lorient-pour-horizon/#1447425045993-d11888b8-4896] HistoriaPhil. "Sarre 1958 vol inaugural transpolaire AirFrance Paris Anchorage Tokyo", vente en ligne. [https://www.historiaphil.com/boutique/fr/histoire-de-l-aviation/10001-sarre-1958-vol-inaugural-transpolaire-air-france-paris-anchorage-tokyo-af58-p2-type-2-3000000033302.html]

Article rédigé par Anaëlle Herrewyn, archiviste des sœurs de l'Enfant Jésus - Nicolas Barré