
Les Maîtresses charitables s’implantent à Uzès en 1686 pour éduquer les nouvelles converties au catholicisme. D’abord catholiques dans un bastion protestant, puis confrontées à l’essor de l’anticléricalisme, la présence des sœurs à Uzès témoigne de l’adaptation constante de l’Institut aux évolutions religieuses et sociales.
Des religieuses actrices de la Contre-Réforme
Fondée en 1666 par Nicolas Barré, la communauté séculière enseignante des Maîtresses Charitables connaît un essor rapide. De Rouen à Paris, jusqu’en Picardie, ces religieuses multiplient les œuvres, soutenues par des bienfaiteurs toujours plus nombreux. En 1685, la révocation de l’édit de Nantes bouleverse leur mission : sur ordre de Louis XIV, des sœurs sont envoyées dans le Midi pour enseigner aux nouvelles converties au catholicisme.
À Uzès, trois sœurs arrivent le 26 mars 1686, bientôt rejointes par une quatrième. Logées dans les faubourgs, dotées d’un revenu et d’une servante, elles sont connues sous le nom de « sœurs régentes ». Leur installation est néanmoins difficile dans cette région restée largement protestante et la population les accueille avec méfiance. Malgré leur intégration au réseau éducatif catholique de la ville – pensionnat, écoles, collège – et leur enseignement dispensé à près de 400 élèves souvent peu assidues, leur action reste contestée. Il faut attendre le XVIIIᵉ siècle pour que leur présence soit peu à peu acceptée.
Le difficile retour des sœurs régentes
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Dissous pendant la Révolution française, l’Institut ne renaît qu’en 1806, à la demande de Napoléon Ier. À Uzès, confrontées au manque d’institutions pour l’éducation des jeunes filles, les autorités municipales envisagent rapidement leur retour. Vers 1808, trois sœurs s’installent dans une maison fournie par la mairie et ouvrent une école accueillant près de 300 enfants.
Les premières décennies suivant le rétablissement de l’Institut sont cependant difficiles. La communauté est confrontée à des difficultés internes qui la fragilise et nuisent à son image auprès des autorités locales comme de la population. Malgré ces obstacles, l’école connaît un essor notable à partir des années 1830.
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 Extrait du procès-verbal du 18 janvier 1806 relatif au retour des soeurs à Uzès (1806, archives des sœurs de l'EJNB, 1M53/1)
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Les sœurs organisent dispensent leur enseignement dans des classes gratuites pour les jeunes filles pauvres, dans des classes payantes pour la bourgeoisie, et accueillent des élèves pensionnaires. Face à une demande croissante, la communauté s’agrandit, comptant neuf sœurs dans les années 1850. Les bâtiments sont étendus et réaménagés jusqu’aux années 1880, tandis que l’enseignement dispensé suscite plusieurs vocations.
Plan de la façade du midi du couvent (1878, archives des sœurs de l'EJNB, 1M53/1)
Catacombes antiques et tour médiévale
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En 1766, les sœurs s’installent dans l’ancienne maison des Jésuites, au cœur de la ville. Daté du XIIᵉ siècle, le bâtiment s’organise autour d’une tour carrée, à laquelle une tourelle plus récente a été adaptée. Elle est détruite en 1878 afin d’agrandir et d’unifier les locaux.
Isolée du reste des bâtiments, la maison ne put être reliée par une galerie, faute d’autorisation ; les sœurs firent alors creuser un tunnel sous la rue pour réunir les deux corps de logis.
La propriété recèle également un vestige encore plus ancien : une crypte du IIᵉ siècle, probablement utilisée comme catacombes par les premiers chrétiens. Connue dès le XVIIᵉ siècle, sa partie haute est redécouverte par hasard en 1839. En 1876, l’archéologue uzétien Lionel d’Albiousse met au jour sa partie inférieure et en livre une étude détaillée.
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 Pensionnat avant les réparations (mi-XIXe, archives des sœurs de l'EJNB, 1M53/1)
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Illustration de la crypte dédicée par Lionel d'Albiousse pour la supérieure de la communauté (1873, archives des sœurs de l'EJNB, 1M53/1)
Un combat inégal face à l'anticléricalisme
Bénéficiant d’une subvention de la municipalité, les sœurs demeuraient sous contrôle des autorités, qui prenait notamment la forme d’inspections dans les classes et d’ingérences dans la direction. Dans le même temps, la montée de l’anticléricalisme et les lois Ferry de 1881 et 1882 imposent un enseignement primaire laïc et obligatoire. Longtemps formée par les sœurs et attachée à leur présence, la population se montre d’abord réticente à cette école républicaine.
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La décennie 1880 ébranle la communauté. Entre 1882 et 1883, les sœurs sont entraînées dans une affaire judiciaire impliquant l’un de leurs enseignants, traduit devant les assises. Accusées publiquement de négligence et de mensonge, les sœurs sont profondément atteintes. La mort soudaine de la supérieure, quelques jours après son témoignage à la barre accentue le traumatisme, malgré l’acquittement de l’enseignant.
En 1886, la municipalité décide l’adjudication de la chapelle des sœurs, avec sa crypte et l’immeuble attenant. Cette vente est vécue comme une profanation par les sœurs, tandis que l’ouverture de l’école républicaine en 1885 draine une partie de leurs élèves, aggravant des difficultés financières déjà lourdes.
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 Ajudication de la chapelle et de l'immeuble attenant appartenant aux soeurs (1886, archives des sœurs de l'EJNB, 1M53/1)
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Élèves et soeurs de la communauté d'Uzès (vers 1894-1904, archives des sœurs de l'EJNB, 1M53/1)
L'inéluctable déclin de la communauté d'Uzès
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La fermeture de l’institution, envisagée dès 1897, est décidée en 1901 par le Conseil général. La duchesse d’Uzès, soutien des soeurs, cherche à en dissuader la Supérieure générale. Cette intervention pourrait expliquer le maintien de la communauté, qui obtient en 1902 une dérogation pour ouvrir une nouvelle école malgré la loi de 1901 sur les associations.
Le couperet tombe en 1904 avec la loi sur l’enseignement congréganiste, qui scelle définitivement le sort de la communauté d’Uzès.
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 Extrait de l'arrêté de fermeture de plusieurs communautés dont Uzès (1904, archives des sœurs de l'EJNB, 1E1/2)
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L’école est vendue et devient une école de filles, probablement dirigée par d’anciennes élèves des soeurs. Derrière une façade laïque, l’enseignement conserve des principes catholiques. Jusqu’au début des années 1910, plusieurs soeurs sont présentes à Uzès, celles-ci ayant probablement renoncé en apparence à leur état pour continuer à enseigner. En 1934, l’école et le pensionnat sont finalement repris par les Ursulines de l’Union romaine, encore présentes aujourd’hui dans la ville.
Entrée de l'école Sainte-Anne (1999, archives des sœurs de l'EJNB, 1M53/1)
Pour en savoir plus...
Bibliographie et sitographie
Albiousse (d'), Lionel. Guide de l'étranger à Uzès. Uzès, H. Malige, 1881.
Société historique de l'Uzège. Les écoles d'Uzès du Moyen Âge au XXe siècle. 1997.
Ville d'Uzès. "Uzès d'hier à aujourd'hui" [https://www.uzes.fr/decouvrir-uzes/uzes-dhier-a-aujourdhui]
Article rédigé par Anaëlle Herrewyn, archiviste des sœurs de l'Enfant Jésus - Nicolas Barré