Quand les archives des sœurs de l’Enfant-Jésus révèlent l’hôpital japonais de Paris (1915-1916)



Les archives de la congrégation des soeurs de l’Enfant-Jésus conservent des documents, photographies et objets relatifs à l’histoire et aux activités de l’Institut, y compris ses relations internationales. Parmi les albums photographiques de la province du Japon, un objet se distingue par son originalité : un album consacré à l’hôpital japonais de la Croix-Rouge à Paris, actif entre 1915 et 1916. Bien qu’il soit étranger aux fonds habituels, cet album témoigne des liens franco-japonais et de leur connexion avec la congrégation.


Les soeurs de l’Enfant-Jésus au Japon : une province en adaptation

Dès la fin du XIXe siècle, les soeurs de l’Enfant-Jésus au Japon voient leur action sociale et religieuse limitée par des lois restrictives. Leur rôle auprès des populations défavorisées diminue, et elles se concentrent sur leurs missions éducatives. Elles répondent notamment à une demande des élites japonaises pour des enseignements occidentaux ; cette orientation leur permet de maintenir leur mission tout en sécurisant des ressources financières. Des écoles et jardins d’enfants sont actifs à Yokohama et à Tokyo, ainsi qu’à Shizuoka, qui ouvre en 1903.

Ume Yuasa, une pieuse infirmière major

Les écoles des Sœurs de l’Enfant-Jésus accueillent des élèves japonaises et européennes, souvent séparées en classes distinctes. Certaines élèves japonaises sont issues de familles catholiques ou se convertissent pendant leur scolarité.

Parmi les infirmières de l’hôpital japonais de Paris figurent deux anciennes élèves des sœurs à Tokyo : Ursule Ume Yuasa (1874-1947), infirmière major, ainsi qu’une seconde infirmière non identifiée. Baptisée à quinze ans, diplômée infirmière à vingt-cinq, Ume Yuasa fit par piété le choix de rester célibataire pour se vouer à Dieu et aux plus démunis.

Elle a offert l’album à la congrégation et y écrit une dédicace en français : « Hommage de filial respect et de sincère reconnaissance à la Révérende Mère Supérieure et aux religieuses du Saint Enfant Jésus ». Son engagement tout au long de sa carrière lui valut d’être une des premières japonaises à recevoir la médaille Florence Nightingale.



Ume Yuasa
(1915-1916, archives des sœurs de l'EJNB, n°425/1)


Le prestige des infirmières japonaises

En 1877, la Croix-Rouge japonaise adhère à la Convention internationale. Elle met en place en 1880 un programme de formation des infirmières, reconnu pour sa qualité et sa rigueur. Les infirmières japonaises, formées selon des standards stricts, interviennent lors des conflits asiatiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Leur professionnalisme leur vaut une reconnaissance internationale, tant sur le plan militaire que civil.
Cette expertise devient un atout diplomatique et humanitaire pour le Japon, qui peut ainsi démontrer sa modernité et son engagement en faveur de la paix et des soins médicaux. Dès le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, le gouvernement japonais demande à la Croix-Rouge d’envoyer des équipes médicales dans trois pays alliés : l’Angleterre, la France et la Russie.

La mission japonaise en France : une présence humaine et technique

L’équipe japonaise à destination de la France quitte le Japon le 16 décembre 1914 et débarque à Marseille le 5 janvier 1915, avec tout le matériel nécessaire à leur mission. Ils arrivent à Paris le lendemain et s’installent à l’hôtel Astoria, où ils débutent leur mission sanitaire le 15 janvier 1915. Prévue initialement pour cinq mois, la mission est reconductible en fonction des besoins.
L’équipe se compose d'un médecin-chef et de deux médecins (également chirurgiens), d'un pharmacien, de deux infirmières major, de vingt infirmières, de deux traducteurs et d'un administrateur. Elle est assistée par des détachements d’infirmiers militaires de la 22e section d’infirmiers militaires et des équipes d’infirmières de la Société de secours aux blessés militaires, mises à disposition du médecin-chef, ainsi que de bénévoles. Leur expertise permet d’accueillir des grands blessés et de réaliser des interventions complexes. Les patients, majoritairement des blessés de guerre évacués du front et déjà opérés, sont ensuite reconduits vers d’autres structures pour leur convalescence ou leur réforme. Parmi eux figure le célèbre pilote de guerre et as Georges Guynemer.

Groupe de blessés, d'nfirmières japonaises et de volontaires françaises (1915-1916, archives des soeurs de l'EJNB, n°425/1)

Membres de l'équipe médicale avec Georges Guynemer (1915-1916, archives des soeurs de l'EJNB, n°425/1)


Le quotidien d’une équipe de santé japonaise en France

L’album photographique témoigne de la vie quotidienne et du travail de l’équipe japonaise, qui a bénéficié d’un excellent accueil et d’une grande considération. Malgré une connaissance limitée du français, due à un apprentissage accéléré avant le départ, l’équipe a progressivement intégré les codes sociaux et culturels locaux. Les photographies dépeignent l’organisation de l’hôpital, le travail de l’équipe soignante, ainsi que des moments de vie : activités de peinture, jeux, concerts, promenades, mais aussi les passages du vaguemestre ou encore la visite du général inspecteur.

La salle d'opérations (1915-1916, archives des soeurs de l'EJNB, n°425/1)

La pharmacie (1915-1916, archives des soeurs de l'EJNB, n°425/1)

L’équipe japonaise apparaît soudée autour de sa mission, mais aussi autour de la pratique de la religion catholique pour certains de ses membres, comme Ume Yuasa et Hajimeko Takeda. Ne revêtant le kimono que dans leur intimité, les infirmières portent l’uniforme blanc dans leurs missions, et l’uniforme militaire ou l’habit civil lors des sorties touristiques à Paris et à Versailles.

Visite dans les jardins du château de Versailles (1915-1916, archives des soeurs de l'EJNB, n°425/1)

Une mission prolongée et saluée

L’équipe reste dix-huit mois à Paris (contre onze à Netley et quinze à Saint-Pétersbourg), signe de l’importance de cette unité. La mission s’achève officiellement en juin 1916. Le 4 juillet, les infirmières sont invitées par la Supérieure générale de la congrégation, Mère Marguerite-Marie Delbecq, à prendre le thé à la Maison-mère. Cette dernière leur offre également à chacune un souvenir. C’est très probablement à cette occasion qu’Ume Yuasa lui remet l’album photographique.

L’équipe quitte la France le 11 juillet 1916, après des adieux et des hommages des autorités françaises et de l’ambassade japonaise. L’hôpital est ensuite repris par la Croix-Rouge britannique et l’Ordre de Saint-Jean.



Menu du thé offert
aux infirmières japonaises (1916, archives des sœurs de l'EJNB, 1M41/15)


L'équipe japonaise décorée par les autorités françaises (1916, Bulletin de la Société franco-japonaise, Gallica)


Cet album singulier dévoile une page méconnue de l’histoire franco-japonaise. Il illustre l’engagement diplomatique et humanitaire des infirmières japonaises, leur intégration dans un contexte de guerre, et la vie quotidienne d’un hôpital militaire. Il rappelle que les archives, même marginales, peuvent révéler des récits historiques inattendus, mêlant histoire locale et enjeux internationaux.


Pour en savoir plus...

Sitographie

Gentleman's military interest club : "Japanese nurses served in World War I", 2024 [https://gmic.co.uk/topic/82449-japanese-nurses-served-in-world-war-i-in-france/]
Hôpitaux militaires guerre 1914-1918 (François Olier) : "L'hôpital japonais de Paris (1915-1916)", 2014 [https://hopitauxmilitairesguerre1418.overblog.com/2014/08/l-hopital-japonais-de-paris-1915-1916.html]
Nursing in Tokyo, vol. 126, 2018 : "Yuasa Ume".
Writers in Tokyo (Paul Carty) : "Memoirs of a Japanese nurse", 2021 [https://writersinkyoto.com/2021/08/21/nonfiction/memoirs-of-a-japanese-nurse/]



Article rédigé par Anaëlle Herrewyn, archiviste des sœurs de l'Enfant Jésus - Nicolas Barré