La parenthèse australienne. Les sœurs de l'EJNB au service des Aborigènes (1969-1989)



En 1969, un petit groupe de sœurs se lance dans une fondation audacieuse en Australie. Au moment même où l'Institut étend ses œuvres dans le monde entier, cette fondation singulière s'inscrit dans le contexte du concile Vatican II qui invite les congrégations à repenser leurs missions. C'est dans ce souffle que les sœurs, après bien des interrogations, découvrent leur nouvel apostolat auprès des enfants puis des Aborigènes.


De la Malaisie à l'Australie

Après la Seconde Guerre mondiale, la présence britannique en Malaisie touche progressivement à sa fin, sur fond de tensions raciales et de velléités indépendantistes. Les sœurs, pour beaucoup Européennes, craignent d'être expulsées et cherchent un refuge. L'Australie s'impose naturellement : à quelques heures de vol seulement, elle offre un visage anglo-saxon et une stabilité rassurante. Dès 1950, un projet se dessine, mais n'aboutit finalement pas. Il faudra attendre la fin des années 1960, dans un climat de tensions et d'émeutes raciales en Malaisie, pour qu'il soit sérieusement remis sur la table. En 1969, Mères John Desmond et Pauline Legrix rencontrent l'archevêque de Melbourne, qui confirme le besoin de sœurs sur place. La fondation peut enfin voir le jour.

Des Irlandaises à Melbourne

Cinq sœurs – Mère Vincent Mac Sweeney, Sœurs Henry Golden, Henriette Hennesy, Agnes O'Connor et Elizabeth Mc Wey – posent leurs valises à Melbourne, dans le quartier de Vermont : c'est la première communauté australienne de l'Institut. Toutes Irlandaises, elles s'inscrivent dans une longue tradition : depuis la seconde moitié du XIXe siècle, un clergé irlandais est présent en Australie. Le temps que leur couvent soit construit, elles sont logées chez les sœurs Joséphites, et prennent aussitôt en charge l’administration et une partie de l'enseignement à l'école Saint Timothy's.

Extrait du journal "The Advocate" sur l'arrivée des soeurs dans l'archidiocèse de Melbourne (1969, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/3)

L'année suivante, deux nouvelles venues, Sœurs Gertrude Lalor et Mary O'Connell, les rejoignent pour enseigner dans une école secondaire de la banlieue de Melbourne. Dans le même temps, la situation de la Mission s'éclaircit : elle passe directement sous la responsabilité du Conseil général.

Une seconde communauté et de nouvelles missions

En 1972, une seconde communauté ouvre à Chadstone, toujours à Melbourne. Les sœurs y nourrissent un projet : ouvrir un foyer d'étudiantes. De nouvelles sœurs arrivent pour renforcer la mission — Mère John Desmond, Sœurs Hannah Murray, Declan McSweeney et Fabian Butler — portant l'effectif de la mission d'Australie à quatorze sœurs. Le foyer, baptisé "Naranga" – "ouvert" en langue aborigène – est inauguré lors de la visite de la Supérieure générale, Mère Marie del Rosario Brandoly en 1972.

Douze chambres sont disponibles et accueillent parmi leurs occupantes d'anciennes élèves des sœurs venues de Malaisie et de Singapour ; les sœurs s'attachent à y créer une ambiance conviviale et chaleureuse. Complet dès 1974, le foyer doit être agrandi.



Les soeurs d'Australie avec la Supérieure générale et sa conseillère (1972, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/3)

Autour de cette œuvre, l'activité ne cesse : cours de catéchisme, visites aux migrants, accompagnement paroissial des personnes âgées ou malades… En 1973, les sœurs participent également à l'organisation du 40e Congrès eucharistique international, qui se tient à Melbourne.

Maison des soeurs à Melbourne-Chadstone et foyer "Naranga" (1975, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/2)

Beagle Bay et les Aborigènes

En 1975, la visite de la Supérieure générale amène les sœurs à s'interroger en profondeur sur leur vie religieuse et sur leurs missions en Australie — un pays qui, depuis 1976, n'est plus considéré comme pays de Mission. Les sœurs choisissent alors de s'engager auprès des Aborigènes. L'occasion se présente dans le diocèse de Broome, où deux sœurs sont appelées pour enseigner dans une école aborigène de la région de Beagle Bay. Hannah Murray et Mary de Courcy MacDonnell répondent à cet appel ; un accord est signé pour 1977. Elles s'y préparent en étudiant en amont l'anthropologie, la culture et le mode de vie aborigènes. En 1978, une autre communauté aborigène, à Lombadina, exprime à son tour le souhait d'accueillir des sœurs enseignantes : deux Irlandaises, Sœurs Anne O'Neill et Anne Marie Ryan, sont envoyées sur place.


Ecole de Lombadina (années 1970-1980, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/3)

Deux soeurs avec des enfants aborigènes (années 1970-1980, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/3)

De Melbourne à Perth

Face au vieillissement des communautés et à l'absence de vocation en Australie, les sœurs doivent encore repenser leurs missions — et elles en arrivent à la même certitude : leur mission doit être centrée sur les Aborigènes. D'un accord avec le Conseil général, elles décident en 1979 de quitter Melbourne.

Elles se retirent des écoles, le foyer d'étudiantes est vendu, et plusieurs sœurs rentrent en Irlande. Les autres prennent la route de Perth, à trois mille kilomètres de là, et s'installent à Lockridge, un quartier défavorisé où elles s'investissent auprès des Aborigènes.



Panneau récapitulant les missions des soeurs en Australie (années 1980, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/2)

En 1981, l'équipe de Lockridge est renforcée et compte sept sœurs, dont trois nouvelles arrivées : Sœurs François de Salles Götte, Dorothy O'Keeffe et Mary O'Connell. Mère John Desmond quitte l'Australie en 1982, tandis qu'arrivent en 1983 et 1984 Sœurs Ita Noonan et Margaret Murphy. À Lockridge, les sœurs s'investissent activement auprès de l'Église et des populations : visites à domicile, éducation des adultes, conseils spirituels… Trois d'entre elles – Sœurs Gertrude, Mary et Ita – enseignent dans des écoles catholiques de Perth et de sa banlieue, tandis que Sœur Fabian s'engage dans la Société de Saint-Vincent de Paul.


Soeurs de la communauté de Lockridge (vers 1981-1985, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/3)

La fin de vingt ans en Australie

Malgré tout leur investissement, les sœurs n'ont plus les effectifs nécessaires pour poursuivre. Plusieurs sœurs commencent à quitter l’Australie. Le départ des écoles aborigènes de Beagle Bay et Lombadina est acté en 1985, et effectif l'année suivante. En 1986, il ne reste plus que cinq sœurs en Australie : la mission doit fermer, non sans avoir été saluée par l'archevêché. Les sœurs se dispersent alors vers l'Irlande, l'Angleterre et la Malaisie, où chacune poursuit sa mission.

Vingt ans après cette fondation audacieuse, la parenthèse australienne se referme – mais l'engagement auprès des Aborigènes, lui, a marqué l'histoire de l'Institut.



Extrait du Sint Unum sur la fermeture de la mission d'Australie (1988, archives des soeurs de l'EJNB, 11M1/2)



Pour en savoir plus...

Cet article est la version abrégée de l'exposition virtuelle du même nom.



Article rédigé par Anaëlle Herrewyn, archiviste des Sœurs de l'Enfant Jésus - Nicolas Barré