Zoom sur un document - La maison-mère pendant le siège de Paris et la Commune (1870-1871)

« La guerre était commencée avec la Prusse et la France, bien que prise au dépourvu, prétendait sortir triomphante de cette gigantesque lutte. Cependant, dès la fin d’août, les désastres de notre armée ouvraient déjà les yeux aux présomptueux, des bruits sinistres circulaient dans Paris, on craignait l’envahissement de la capitale par l’ennemi et le bombardement de Strasbourg était une menace de ce qui pouvait arriver » (témoignage de Sœur Saint Sixte Dastarac, 1 M 41-3, p. 453‑486).


Éclat d'obus (20-01-1871, archives des Sœurs de l'EJNB, n°84)

Paris connaît une période de troubles entre septembre 1870 et juillet 1871. Les bombardements, les affrontements, le froid et la faim frappent les quelque deux millions de Parisiens. C’est dans le contexte de la guerre franco-prussienne, déclarée par la France le 19 juillet 1870, que commence le siège de Paris, le 18 septembre suivant. Le pays doit également faire face à des troubles internes après la défaite de Sedan, le 2 septembre, qui donne lieu à des émeutes contre le régime impérial en place. Le 4 septembre, la République est proclamée en France après la capitulation de Napoléon III. Lorsque l’armistice est signé avec la Prusse, le 28 janvier 1871, le peuple en désaccord et armé met en place le régime de la Commune dans la capitale, donnant lieu à des affrontements entre l’armée du gouvernement retiré à Versailles, et une partie des Parisiens.

Les habitantes de la maison-mère des Dames de Saint-Maur, aujourd’hui connues comme les Sœurs de l’Enfant Jésus – Nicolas Barré (EJNB), située dans le 6e arrondissement de la capitale, sont confrontées à ces événements. Si la plupart des Sœurs ont quitté Paris, certaines sont restées dans les bâtiments de la rue de Sèvres. Parmi elles, Sœur Saint Sixte Dastarac, une des assistantes de la supérieure générale, est chargée de veiller sur les lieux et les personnes qu’ils abritent. Elle offre un riche témoignage sur les événements qu’elle a vécus entre août 1870 et juin 1871, montrant à la fois les difficultés auxquelles les habitantes de la maison-mère ont dû faire face, et la solidarité qui les a liées à d’autres Parisiens.



Soeur Saint Sixte Dastarac

Temps de peur et de difficultés

Les Sœurs, novices, élèves et orphelines restées à Paris connaissent les troubles engendrés par cette période. Elles sont une quarantaine à rester dans les bâtiments de l’Institut, situés rue de Sèvres. Aux difficultés matérielles s’ajoutent la peur des bombardements et affrontements menaçant la population. La supérieure générale de l’Institut s’étant réfugiée à Toulouse avec d'autres Dames de Saint-Maur, Sœur Saint Sixte Dastarac doit gérer cette situation.

Le besoin de nourriture et de combustible pour le chauffage est la première difficulté à laquelle le peuple de Paris doit faire face. Durant le siège de la capitale par l’armée prussienne, le ravitaillement est difficile, et l’hiver 1870 est particulièrement rude. Les Dames de Saint-Maur peuvent compter sur leurs provisions, mais elles doivent généralement se contenter d’une « soupe de bouillon de cheval trempée de [...] bon pain durci » pour seul repas. La viande est un aliment rare, dont il faut généralement se passer.

Si la maison-mère est épargnée, il faut vivre avec le bruit des bombes qui tombent autour d’elle et menacent de la détruire. La cave est transformée en dortoir, dans lequel on peut se réfugier.

Après le siège de Paris, ce sont les barricades mises en place par la Commune qui menacent les Sœurs devant se rendre à l’extérieur. Elles s’exposent aux affrontements et aux arrestations réalisées par la Garde nationale et les civils révolutionnaires. Des combats entre Versaillais et Communards ont notamment lieu rue de Sèvres durant la « Semaine sanglante », à partir du 21 mai 1871. L’abbé Houillon, missionnaire venant dire la messe aux Sœurs, en est une des victimes : « arrêté le mardi de la Semaine Sainte, alors qu’il passait devant l’école Sainte-Geneviève, que les gardes nationaux pillaient, conduit à Mazas, plus tard à la Roquette, il périt dans le massacre des derniers jours ».

Dans ce contexte, plusieurs Sœurs tombent malades et trouvent la mort. Malgré tout, la vie à la maison-mère continue. Si le pensionnat de jeunes filles est fermé, les classes gratuites sont assurées tout au long de cette période. Les Sœurs assurent l’Adoration du Saint-Sacrement qui aurait dû se tenir à l’église de Grenelle, victime des bombardements.

Temps d'entraide et de solidarité 

Malgré les difficultés auxquelles les habitantes de la maison-mère doivent faire face, elles sont les témoins d’un élan de solidarité. Bien que seule responsable des lieux, Sœur Saint Sixte Dastarac peut compter sur le soutien de voisins, religieuses et ecclésiastiques.

« J’ai nommé plusieurs fois le vénéré Père Lefebvre. Je n’ai su lui témoigner assez de ma vive gratitude pour tous les services qu’il me rendit alors. Pendant la Commune, il a été mon conseil, mon soutien. « Je n’ai personne, mon révérend Père », lui dis-je à ma première visite. " Ma supérieure générale est éloignée, notre aumônier et notre supérieur en prison, le Père Voisin a fui en Bretagne. Soyez mon conseil ". Et il le fut » (témoignage de Sœur Saint Sixte Dastarac, 1 M 41-3, p. 453‑486).

Cette entraide concerne notamment la nourriture et le chauffage. Des voisins et des membres d’autres Instituts religieux sont solidaires des Sœurs. C’est notamment le cas des prêtres des Missions étrangères de Paris, dont la maison-mère est proche de celle des Dames de Saint-Maur :

« On aimait entre amis de partager sa bonne fortune : Saint-Maur recevait des Missions, et à son tour Saint-Maur était heureux d’envoyer à l’intelligent et dévoué maître d’hôtel du séminaire des Missions un pot de beurre fondu, quelques œufs frais [...], c’était un moment de fête ! On se faisait donc par raison et par piété chrétienne à ce régime mortifié du siège si fatal à nos chères malades, auxquelles on réservait toujours la meilleure part » (témoignage de Sœur Saint Sixte Dastarac, 1 M 41-3, p. 453‑486).

Les Soeurs participent à cet élan de solidarité en transformant une partie de leurs bâtiments en un lieu d’accueil pour ceux qui en ont besoin. Dès le début de cette période de troubles, les orphelines de la communauté de Marines, qui risquent d’être exposées aux affrontements, sont accueillies. Sœur Saint Sixte Dastarac a également pour projet de mettre en place un hôpital provisoire dans la maison-mère, afin de venir en aide aux blessés, avec l’aide des Sœurs de Saint-Thomas-de-Villeneuve. Le lieu mis à disposition accueille finalement des personnes âgées de l’hospice des Incurables, souffrant du manque de place.

Enfin, une aide est fournie à plusieurs prêtres qui ont été emprisonnés. Des paniers de vivres leur sont transmis, malgré les obstacles devant être franchis pour se rendre jusqu’à la prison. Certains réussissent à s’évader, tandis que d’autres trouvent la mort. Grâce à l’entraide, la plupart des habitantes de la maison-mère sortent saines et sauves de la période de troubles qu’elles ont connue. À partir du mois de juin 1871, la vie reprend progressivement son cours normal rue de Sèvres.

Un document : le témoignage de Soeur Saint Sixte Dastarac (août 1870-juin 1871, 1 M 41-3, p. 453-486) 

Transcription commentée ci-dessous :


Bibliographie

LAGANA (Marc), « Un peuple révolutionnaire : la Commune de Paris 1871 », Cahiers bruxellois, 2018/1, p. 175‑198.

ROUGERIE (Jacques), La Commune de 1871, PUF, coll. « Que sais-je ? », Paris, 2014 (5e éd.), 104 p.